La bryone dioïque.


Au cours de l’histoire, certaines plantes se sont vues affublées de noms tellement effrayants qu’elles s’en voient détestées à la moindre mention et bannies de nos jardins, c’est le cas du « Navet du diable » dont l’évocation fait d’entrée de jeu frissonner alors que présentée sous le nom de « Bryone dioïque » elle parait moins diabolique…

Laissez-moi vous présenter cette belle sauvageonne qu’est Bryona dioica, cette « Fausse coloquinte » qui s’invite dans nos haies, bois, décombres et jardins.

Bryona dioica

La bryone dioïque est la seule représente indigène de la famille des Cucurbitacées (la famille de nos courges, courgettes, concombres, melons et coloquintes). C’est une plante grimpante vivace qui peut facilement s’élancer à la conquête des sommets sur une hauteur de 3 à 4 mètres grâce à ses vrilles en spirales se déployant tout au long de ses longues tiges grêles. Ses feuilles, opposées aux vrilles, sont en cœur à la base, pourvues de 3 à 5 lobes aigus sinués dentés.
Elle doit son nom de « Vigne blanche » à la parure blanche dont elle s’orne lors de sa floraison. Ses fleurs sont insignifiantes prises isolément ; elles sont petites, verdâtres à blanches veinées de vert, mais elles sont très nombreuses et leur période de floraison s’étale de juin à août.
Comme son nom l’indique, la bryone est une plante dioïque qui possède donc des pieds mâles distincts des pieds femelles. Les grappes de fleurs mâles se différencies facilement des femelles car elles sont 2 à 3 fois plus grandes et plus longuement pédiculées.
Dès la mi-août, des fruits verts apparaissent sur les pieds femelles tandis que les feuilles et tiges commencent déjà à sécher, les baies de 6 à 7 mm de diamètre deviennent rouges à maturité formant des bouquets décoratifs.

Pied femelle de bryone dioïque.

La belle « couleuvrée » (un autre de ses petits nom sympathique), va ainsi complètement sécher sur pied dès septembre (plus tôt s’il fait sec), ne laissant comme vestige que ses tiges et feuilles mortes à l’aspect de vieux cuir et ses baies écarlates (pour les plants femelles) qui se dessèchent progressivement jusqu’en décembre. Elle rejaillira vigoureusement de terre dès la fin mars grâce à la puissance de sa racine (bryone vient du grec bruein qui veut dire « pousser avec vigueur »).

Et sa racine, parlons-en ! C’est bien sûr d’elle que lui vient son petit surnom « Navet du diable », mais aussi les doux sobriquets de « Racine vierge » ou encore de « Rave de serpent ». Sa racine principale est charnue et peut devenir aussi grosse qu’une tête et longue comme un bras. Elle se ramifie vers le bas en racines secondaires tordues et biscornues ce qui lui donne une forme d’animal tout droit sorti de film d’horreur d’autant plus qu’elle est pourvue d’une forte odeur désagréable.

Racine de toute jeune bryone, déjà une belle bête.

Je vous l’accorde, sa mauvaise réputation est fondée et elle a sans doute mérité certains de ses surnoms… La bryone dioïque est une de nos plantes belles et dangereuses car elle est toxique mortelle pour les mammifères que nous sommes (particulièrement ses baies et sa racine). Encore faut-il avoir le courage d’en consommer ses fruits à l’odeur fétide et au jus âcre ou la pulpe blanche de sa racine à l’odeur nauséeuse pour succomber à son charme (une quinzaine de baies sont létales pour un enfant, une quarantaine pour un adulte).
« L’Herbe de feu » ou « Feu ardent » prévient également de sa toxicité avec l’odeur peu avenante de ses feuilles, le simple contact avec celles-ci entraîne parfois des irritations de la peau (le suc des baies et des racines provoque des brûlures de l’épiderme). On la manipulera donc avec prudence et une bonne paire de gants et on la tiendra hors de portée des jeunes enfants « goûte-à-tout ».

Les baies de bryone peuvent sembler appétantes, mais leur odeur et leur goût âcre dissuadent vite toute exploration gustative.

Concernant nos animaux de compagnies et le bétail domestique, ils en délaissent les feuilles malodorantes (à part peut-être les chèvres). Les racines ne sont naturellement mangées par aucun mammifères (n’espérez pas vous débarrasser de vos mulots par la présence de bryone), mais on a déjà observé des cas où des vaches avaient succombé suite à l’ingestion de racines de bryone qui avaient été déterrées et laissées sur place.
Prudence donc si vous faites des travaux d’excavations près d’un pied de bryone, mais ne la diabolisons pas pour autant, après tout, elle n’est pas la seule de sa famille à être toxique… les racines du melon possèdent aussi des effets vomitifs et purgatifs très puissants mais méconnus sans nous poser de problèmes de cohabitation pour autant…

La belle bryone, beauté fatale…

Comme toujours dans la Nature, rien n’est tout blanc ou tout noir, et comme toutes les plantes toxiques mortelles, elle est aussi médicinale. On l’utilise depuis l’antiquité comme dépurative et diérétique puissant, Galien (médecin grec 129-214) disait d’elle : « les premiers germes de la couleuvrée se mangent ordinairement au printemps comme viande fort bonne à l’estomac et propre à émouvoir l’urine ». Ses jeunes poussent prélevées à leur émergence étaient d’ailleurs consommées en région méditerranéenne comme asperges de printemps, elles étaient vendues sur les marchés sous le nom de « Carbacines » et blanchies à l’eau bouillante avant d’être consommées.
Bien sûr, je vous déconseille d’essayer la bryone en omelette, il y a bien d’autres plantes à déguster sans risque dans nos jardins que pour tenter l’expérience. Et si vous souhaitez faire une cure diurétique, je vous conseille plutôt le pissenlit !

Certes, la bryone ne nous soignera pas et ne nous nourrira pas non plus, mais l’« Ipécacuana indigène » ne démérite pas pour autant sa place au jardin.

L’Ipécacuana est Arbrisseau du Brésil de la famille des Rubiacées dont la racine est également nauséabonde et qui était traditionnellement utilisé comme vomitif – encore un témoignage du passé médicinal de la Bryone.

C’est une superbe plante grimpante indigène qui nourrit beaucoup de monde au jardin !

Une plante nourricière…

Ses fleurs, tant les mâles que les femelles, produisent un nectar dont sont friands beaucoup d’insectes. La bryone étant une plante dioïque, elle dépend des insectes avec qui elle a coévolué pour assurer sa pollinisation. 
Ainsi, cette petite fleur qui semble insignifiante va se faire butiner par des abeilles, bourdons, syrphes, petits coléoptères, mais surtout par une petite abeille solitaire brun sombre avec un abdomen taché de rouge orangé vers l’avant et à la tête et au thorax poilu : l’Andrène de la bryone (Andrena florea).

Andrena florea.

Cette petite abeille solitaire terricole (elle creuse des galeries dans la terre pour y faire leurs nids) à développé une étroite relation avec la bryone. La période d’activité de cette andrène coïncide avec le pic de floraison de la bryone (mai-juin) durant laquelle elle se montre plus matinale que ses concurrents bourdons et autres abeilles afin de récolter un maximum de pollen (et un peu de nectar) pour en garnir les cellules de ses galeries souterraines et assurer ainsi l’alimentation de ses larves jusqu’en juillet-août.
L’Andrène de la bryone ne se nourrit pas exclusivement de bryone ; elle butine aussi la vipérine, les ronces, l’aubépine ou les pissenlits ; mais elle en recherche avidement le pollen et est capable de parcourir de grandes distances pour en trouver. Une seule bryone peut ainsi ravitailler plusieurs centaines d’andrènes tout en assurant sa pollinisation puisque les andrènes en butineront plusieurs si elles en ont la possibilité.

Tout comme elle dépend des insectes butineurs pour sa pollinisation, la bryone compte sur les oiseaux pour disperser ses graines en leur exposant ses baies bien charnues et rouges sur les hauteurs. De nombreux oiseaux vont ainsi en consommer les fruits et disperser ses semences via leurs déjections (processus d’endozoochorie), particulièrement en période chaude et sèche car les baies de bryone fournissent un bon apport d’eau au cœur de l’été ou en fin de saison où ses fruits séchés restent bien accessibles. Parmi les friands de baies de bryone, on retrouve pas mal de fauvettes (à tête noire, grisette, babillarde et des jardins), mais aussi les merles, grives musiciennes, grives litornes, étourneaux, sitelles et mésanges. Tous les oiseaux ne sont cependant pas aptes à digérer la bryone, n’en donnez donc pas à vos poules… elles n’iront pas la picorer non plus.

La bryone est aussi très prisée par deux espèces de coccinelles non pas pour son nectar mais bien pour ses feuilles ! Henosepilachna argus (la coccinelle de la bryone) et Henosepilachna elaterii (la coccinelle du melon) sont en effet deux coccinelles phytophages (et oui, toutes les coccinelles ne sont pas friandes de pucerons…) qui apprécient fortement la bryone puisqu’elles ne se nourrissent que de feuilles de cucurbitacées et que la bryone est notre seule cucurbitacée indigène.

Henosepilachna elaterii, la coccinelle du melon, stade larvaire et adulte.

Vous l’aurez compris, laisser une place à la bryone dioïque dans votre jardin, c’est laisser une place à la biodiversité !

Pour ma part, je ne regrette absolument pas d’avoir laissé mon « navet du diable » s’installer. Ce beau petit pied mâle à fait irruption au milieu d’un de mes massifs, pas l’endroit le plus approprié, je l’ai donc rapidement déplacé là où il pourrait atteindre des sommets sans étouffer mes plantes. Et depuis, il fait l’admiration des nombreux visiteurs de mon jardin qui ne manquent jamais de remarquer ses jolies lianes fleuries qui s’épanouissent sur une clôture en châtaignier et prennent d’assaut le cornouiller.

Ma bryone palissée sur la clôture en châtaignier fait l’admiration des visiteurs du jardin.

Si vous optez pour un déménagement d’un plant arrivé chez vous sans votre permission, ne tardez pas car la racine prend très vite ses aises et atteint vite de grandes dimensions. Elle casse facilement et quelques fragments superficiels pourraient engendrés de nouveaux plants.
Rassure-vous toutefois, nous ne sommes pas ici dans le cas d’une plante indélogeable comme le liserons dont le moindre fragment de racine redonne une plante entière. Ici, seuls les fragments de racines proches du collet sont susceptibles de reprendre. Bonne nouvelle donc si vous préférez vous débarrasser de l’intruse, il est inutile d’employer un quelconque produit herbicide (de toutes façons totalement à bannir si on jardine avec la Nature), ni d’entreprendre des travaux de fossoyeurs, il vous suffit de trancher le sommet du tubercule pour en venir à bout.

Mais plutôt que de l’anéantir, offrez-lui une place bien méritée dans votre « écosystème jardin », elle viendra ainsi l’enrichir tout en vous offrant sa belle végétation et sa parure de fleurs durant de longues semaines.

Bryone et liseron cohabitent pour le plus grand bonheur des insectes pollinisateurs du jardin.

Si vous souhaitez installer ou déplacer une bryone, sachez qu’elle affectionne la mi-ombre (elle supporte aussi le soleil) et un sol frais et riche (de préférence limoneux ou argileux).
Pour le semis, récoltez les graines dans les baies en fin d’automne, et semez au printemps en enfouissant les graines à 1 ou 2 cm de profondeur après leur avoir fait passer une période de stratification (en les plaçant dans le bac du bas du réfrigérateur quelques semaines avant le semis par exemple). La transplantation se fera en période de repos végétatif sur un jeune sujet.
Soyez bien évidemment prudents et équipés (gants et lunettes de protection) lors de toute manipulation (pour rappel, elle risque de vous causer des brûlures cutanées).

Une fois installée, elle trouvera son chemin toute seule en prenant d’assaut toute surface verticale (y compris vos plantes) à moins que vous ne l’y aidiez en la guidant sur une barrière ou tout autre support en hauteur. Cette technique vous permettra d’apprivoiser « l’Herbe de feu » et de la tenir à distance de ses voisines qu’elle pourrait étouffer si on n’y prend garde. Dans mon cas, le cornouiller peut très bien cohabiter avec la bryone qui lui grimpe dessus, ce qui n’est pas encore le cas du jeune sorbier des oiseleurs encore trop malingre que pour supporter la concurrence.

Les jeunes pousses vigoureuses de bryone se frayent sans souci leur chemin au milieu des orties et du lamier.

Et concernant la concurrence, la bryone est championne ; elle pousse vigoureusement dès la fin mars de telle manière qu’en avril elle a déjà tissé un bon réseau de tiges capables de concurrencer les orties et le lamier blanc qui poussent à son pied, c’est généralement en juin qu’elle prend de l’ampleur chez moi et part explorer les hauteurs des arbres voisins. Elle reste néanmoins très gérable puisqu’elle se laisse facilement guider sur le support que je lui offre où elle s’épanouit avec le liseron des haies.

Concernant son entretien, la bryone étant une plante indigène bien rustique (jusqu’à -15°C), elle vivra très bien sa vie sans votre aide. Il vous suffira juste d’en contrôler sa croissance en la guidant de temps en temps le long des supports choisis ou d’éventuellement en tailler ses tiges si elles deviennent trop envahissantes (ce qui ne lui portera nullement préjudice, elle a une racine qui lui permet d’encaisser n’importe qu’elle coupe).

Une fois installée, la bryone vous offrira sa floraison mellifère de juin à août durant des dizaines d’années pour le plus grand ravissement de tous les visiteurs du jardin.

La Nature est merveilleuse, laissons-lui la place qu’elle mérite !

Votre coach,
Harmony

PS: Merci à l’Api-jardinier Georges Grosjean pour ses magnifiques photos de bryone et de ses occupants!

Bryona dioica.

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